
Christopher Nolan
2008
Christian Bale ... Bruce Wayne/Batman
Maggie Gyllenhaal ... Rachel Dawes
Heath Ledger ... The Joker
Gary Oldman ... Lt. James Gordon
Armé de sa bite et d'un couteau, Bruce Wayne s’entraîne seul et nu dans la Batcave. « Les armes à feu sont des armes de lâche » murmure-t-il. « On tue trop souvent parce qu’on s’est rendu la chose trop facile ». Cette citation extraite presque mot pour mot du DKR de Miller ne fait pas mystère des intentions du réalisateur. Nolan place délibérément son deuxième opus du chevalier noir sous le signe du sombre, du sale, du glauque, du noir, du dramatique, du morbide, du craignos, de l'obscur, du ténébreux, du foncé, du couvert, du voilé, du mélancolique, du morose, du taciturne, du triste, du maussade, voire du morne, de l'amer, de l'assombri, du pessimiste, du sinistre, du funèbre, du tragique, du funeste, de l'angoissant, de l'inquiétant, du menaçant, du grave, bref du ton violent et adulte de l’œuvre Millerienne. Mais la citation fonctionne également comme un clin d’œil aux fans qui voudraient voir une adaptation littérale de DKR, car les emprunts directs s’arrêteront là, Nolan préférant traduire son propre univers mental à la Batmode tout en multipliant les références toutes plus réjouissantes les unes que les autres. Ainsi le spectateur ne pourra s’empêcher de penser à The Killing Joke de Moore lorsque le Joker mort de rire, rote 47 fois de suite devant un Batman hilare, soulignant par là même l’extraordinaire proximité psychologique des deux ennemis, deux types normaux écorchés vifs par la vie, blessés par la destinée, meurtris dans leurs chairs, dépouillés de leur âme mortifère, dépiautés comme on dépiaute un noyau de cerise les étés où les gelées printanières n'ont pas foutu en l'air toutes les fleurs de cerises avant l'heure au point que maintenant c'est quatre, cinq, voire six euros le kilo de cerises.
Le drame suit toujours de très près la farce. Les rots du Joker sont bien sûr toxiques, et si Batman est protégé par ses filtres nasaux, ce n’est pas le cas des 24 boyscouts qui étaient venus en toute innocence regarder un clown roter. Scène poignante – qui va choquer l’Amérique de Bush - qui entre immédiatement dans les annales du 7e art. On le sent, on le sait on le voit bien, le film de Nolan est un chef d'oeuvre immédiat, un film si abouti que la notion même de cinéma s'en trouve remise en cause, un véritable gouffre à émotions plus subtiles les unes que les autres allant dans un crescendo hallucinant pour révéler au final un objet filmique attendu mais inattendu, espéré mais inespéré, révé mais inrévé balayant sur son passage le concept même de film de super héros tant la profondeur, l'intégrité, la justesse du propos enterrent définitivement toute la filmographie Marvel, trilogie Spider-man incluse - pour dépasser le simple cadre référent de film en osmose avec son public, au bon endroit et au bon moment pour devenir une oeuvre intemporelle, dénuée de toute trace référente à telle ou telle vision d'une époque donnée et d'un personnage tout en faisant oublier pour toujours l'idée même de héros et transcender son propos avec une clairvoyance si précise que le film en devient un étalon absolu, un dogme qu'il convient d'effleurer avec respect sans chercher à l'atteindre au plus profond de l'analyse critique, sans chercher à pinailler, à expliciter, à décrypter, à compartimenter, à dire un maximum de choses creuses sans trop révéler l'intrigue tout en déclarant bien sa flamme, son amour et son respect pour un cinéma de genre qui dépasse les genres, un cinéma codé qui transcende les codes, un cinéma d'auteur qui ridiculise les "auteurs", un cinéma commercial qui dépasse le commerce, un cinéma puissant, solide, structuré, charpenté mais souple, fluide, svelte et qui passe tout seul comme un yaourt Sveltesse après un hachis parmentier sans pourtant faire l'impasse sur l'humour, la comédie, la romance, l'amour, le drame rassemblant ainsi dans son écrin tout le cinéma dans son ensemble en un formidable résumé de la vie elle-même, avec ses meurtres, ses drames, ses méchants dans une dramaturgie plastiquement irréprochable, une réalisation spectaculaire mais sobre, ambitieuse mais humble, déchaînée mais calme, intransigeante mais arrangeante, noire mais éclairée, lumineuse mais sombre, directe mais tortueuse qui pour une fois respecte le spectateur exigeant sans confondre cinéma et prise de tête, sans confondre spectateur avec vache à lait, sans confondre fan et ado décérébré avec un respect inoui du cahier des charges initial, une maîtrise des procédés telle que le résultat n'en finit plus d'émouvoir, de ravir, de prendre aux tripes un spectateur lambda qui passe instantanément du statut de simple François Pignon à celui d'initié aux arcanes du cinéma par le biais d'une oeuvre forte, féroce, méchante qui réconciliera toutes les cinéphilies.
C'est bien simple, après The Dark Knight, le cinéma peut s'arrêter!
En attendant, Batman, fou de douleur, pète un câble et démolit tout sur son passage, provoquant l’accident qui défigurera Harvey Dent, envoyant valser le Joker entre mille verrières (référence réjouissante à Die Hard, à L'année du dragon, à Mon nom est Personne), donnant l’épouvantail à manger à ses chauve-souris (référence réjouissante à Jaws, à Godzilla, à Jurassik Park, à King Kong, à Claws Invaders III) , massacrant les criminels à coup de batte, man ! (référence réjouissante à La Haine).
Gordon doute à nouveau : faut-il arrêter cet homme qui enfreint la loi mais qui lui mâche le boulot ? Le Joker, bien sûr, avec ses traits hyper-réalistes loin des rictus exagérés de la BD, ne se laisse pas faire. Il détruit la moitié de la ville et menace de détruire l’autre pendant que Dent se fait passer pour Batman. Harvey Dent montre enfin l'étendue de sa défiguration dans une scène qui va choquer l'Amérique bien pensante, et ce n'est pas juste de la figuration: c'est bien simple, la moitié du visage est normale, l'autre n'est plus qu'un crâne tout blanc avec un oeil qui pendouille et quelques lambeaux de muscles par ci par là (référence réjouissante à Romero, à Savini, à Tarantino, à Darry Cowl). On ne s'attendait pas à ce que ça aille si loin, et finalement, ça fonctionne. Le Joker kidnappe Rachel Dawes et la viole dix fois de suite au marteau-piqueur, lors d’une scène - hors champ tout de même - qui va choquer l’Amérique traumatisée post 9-11. Heureusement, Rachel Dawes s’en sort, mais Batman, égaré par sa propre violence, ne fait qu’aggraver la folie de son adversaire. Le message de Nolan est bien-là et rejoint une thèse développée déjà dans DKR : si Batman est efficace pour terrasser la pègre, sa simple présence entretient d’elle-même la folie dévastatrice de ses ennemis les plus coriaces, les plus durs, les plus opiniâtres, les plus résistants, les plus solides, les plus tenaces, les plus vivaces !
Incapable de trouver une solution, Batman sera in fine secouru par plus fort que lui, scellant le début d’une longue amitié trouble avec le type en cape rouge, et Batman inaugurera son nouveau costume à cette occasion. Et pour prêter allégeance à ce début de JLA, lui aussi mettra son slip par-dessus ses collants, entrant cette fois de plein pied dans la légende !
Lorsque l’on sait que le pendant de cette scène se retrouvera dans le prochain Superman de Bryan Singer, il y a fort à parier que le prochain Batman co-réalisé par Nolan et Singer sera intitulé JLA et entamera la fusion des deux franchises les plus profitables de la Warner.