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Lost Highway (1997) (Critique Cinéma)
3/14/2008 11:51


Si David Lynch fait partie de mes cinéastes préférés, c'est surtout grâce à ce film, énorme réussite à tous les niveaux. Un véritable plaisir de spectateur. Plaisir de se perdre, plaisir d'essayer de comprendre, plaisir de l'oreille, plaisir de visionner une oeuvre atypique, étrange et pourtant si familière, lorsqu'on est habitué à l'univers de l'auteur. Loin de moi l'idée d'avoir la prétention de vous en expliquer tous les tenants et les aboutissants, je pense que même Lynch n'a pas d'avis arrêté sur ce qui se passe vraiment dans ce film mais après l'avoir regardé une troisième fois (et un DVD en moins dans la pile de 50 centimètres, un...), j'ai eu une énorme envie de partager avec vous mes impressions, mes émotions... Et faire plaisir à David Lynch, finalement... Car s'il a fait ce film, c'est surtout pour ça... Pour ce qui se passe après le film, quand nos cerveaux vidés tentent timidement de reconstituer le puzzle. Qu'importe si le cheminement est différent du réalisateur (et à la limite, je suis certain qu'il en sera encore plus ravi!), l'essentiel est que le film vive encore en nous après l'avoir visionné... Après l'avoir visionné, c'est également ce qu'il faut faire avant de lire cet article, impossible pour moi d'en parler sans en révéler de nombreuses scènes clef. Et maintenant, attachez vos ceintures, car il n'y a pas de limitation de vitesse sur cette autoroute perdue...


  • Premier acte: Fred Madison

Fred et Renee Madison (Bill Pullman, impeccable, et Patricia Arquette, tout simplement grandiose) forment un couple à la dérive. Leur maison est à l'image de l'amour qu'ils se portent: froide, austère, aseptisée... En cause, de forts soupçons qui pèsent sur la fidélité de Renee, confirmés par des appels téléphoniques laissés sans réponse depuis un bar où Fred joue du saxophone, pensant que sa femme l'attend bien sagement à sa maison. Mais à son retour, elle est là, assoupie sur le lit. Une tentative de faire l'amour tourne court, Fred ne sachant se retenir de jouir après une ou deux minutes. Peut-être a-t-il été perturbé par quelque chose qui trotte dans sa tête? Pendant l'acte, la chanson "Song To The Siren" de This Mortal Coil traîne dans l'air, comme s'il s'agissait d'une réminiscence du passé. Premier indice de Lynch, la réalité va bientôt se fissurer. Dès le lendemain, les choses s'accélèrent: un inconnu sonne à la porte et glisse par l'interphone ces quatre mots: "Dick Laurent est mort". Un regard par la fenêtre indique qu'il n'y a personne. Mais ca n'est rien comparé à ce qui va suivre: des cassettes VHS sous enveloppe seront envoyées au couple. La première, très courte, montre un plan général de la maison. Intriguant, mais la seconde cassette qui arrive le lendemain fera monter la pression de plusieurs crans: l'image granuleuse montre à présent l'intérieur de la maison et surtout un travelling qui débouche sur la chambre, montrant Renee et Fred en train de dormir!! Paniqués, ces derniers appellent la police mais les deux détectives envoyés sur place sont assez empotés et ne feront pas grand chose pour les rassurer. Pour se changer les idées, Renee décide de venir à une petite fête organisée par son ami Teddy, et c'est là que Fred fera une rencontre déterminante.



En aller rechercher un verre pour sa femme, il fait la connaissance d'un homme, que pour des raisons de facilité nous appellerons l'homme mystère (je crois d'ailleurs que c'est vraiment le nom de son personnage au casting...). Interprété par l'inquiétant Robert Blake, ce personnage fascine d'emblée en lui affirmant qu'il se sont déjà rencontrés et qu'il se trouve d'ailleurs dans sa maison en ce moment même! Un rapide coup de téléphone oblige Fred à vérifier ce don d'ubiquité. L'inconnu s'éloigne, mais la menace gronde: notre héros serait-il en train de péter un câble (et nous avec, par la même occasion)? Ce sera définitivement le cas lorsqu'il visionnera le lendemain une troisième cassette. Dès les premières images, l'ambiance se charge d'électricité (ces cassettes foutent autant les boules que la cassette maudite de Ring!). On revoit la caméra qui se dirige vers la chambre mais ca se termine cette fois par une vision d'horreur: le cadavre baignant de sang de Renee et un Fred Madison hystérique, visiblement auteur du meurtre. Pas le temps d'appeler à l'aide, une éllipse le transporte directement dans le bureau de police, tabassage et inculpation à la clef. La prison sera désormais sa dernière demeure... Fin d'un premier acte étouffant, bénéficiant d'une ambiance très lourde magnifiée par la grâce d'une mise en scène inspirée et d'une musique d'Angelo Badalamenti qui colle littéralement aux images!


  • Deuxième acte: Peter Dayton


Mais ce que Fred Madison ignore, c'est que l'homme mystère va lui permettre la plus spectaculaire évasion qui soit. L'univers est composé d'une infinité de mondes parrallèles, dont la paroi qui les séparent peut parfois s'avérer être tellement fine, qu'il suffit de l'ouvrir comme s'il s'agissait d'un simple rideau (rouge? Tiens, c'est étrange, il y a justement un rideau rouge dans la maison des Madison... Il ressemble beaucoup à celui de Twin Peaks... Bizarre, vous avez dit bizarre?). Un mal de tête extrêmement douloureux, comme si la boîte crânienne était trop petite pour contenir le cerveau, va s'avérer être la première étape d'une transformation incroyable: Fred Madison va être remplacé (!) par Peter Dayton, un jeune homme qui a récemment disparu après avoir eu un accident inquiétant dont les parents refusent d'en parler. Et ce, à la grande surprise des gardiens de prison, ceux-ci retrouvant au petit matin un parfait inconnu dans la cellule de Madison. Ce dernier ne se souvient pas des dernières heures, il sera bien entendu relâché et ramené par ses parents. Il reprendra son travail de mécanicien dès le lendemain, légérement hébété. C'est là que nous allons faire la connaissance d'un personnage haut en couleur: Mr Eddy (incroyable, monstrueux, immense Robert Loggia), un caïd d'une maniaquerie impossible avec ses voitures.



Il en amène d'ailleurs une qui a des petits problèmes de moteur, un léger bruit qui empoisonne ce qui devrait être une symphonie. Mr Eddy emmène Pete faire un tour pour indentifier le problème et les réglages terminés, emmène son jeune ami faire un tour sur une route de montagne. Arrive la scène la plus jouissive de tout le film, où un inconscient arrive à fond de balle et colle au cul de la voiture dans l'espoir de le dépasser. Les gardes du corps à l'arrière se regarde, l'air de dire "Il est vraiment con, celui-là!". Eddy ouvre la vitre énervé mais reprend son calme, en lui faisant le geste amical pour dépasser. Et là, fatale erreur: le gars le double en faisant un doigt d'honneur. Retour sur les gardes du corps, dont le premier réflexe est de boucler leur ceinture. Et on comprend vite pourquoi, la voiture abritant sous son capot un nombre incalculable de chevaux. Le mécréant est vite rattrappé, forcé de se rabattre sur le côté, et je dois bien avouer ma jubiliation lorsqu'il se fait rosser à coups de crosse dans la gueule par un Mr Eddy enragé, qui hurle dans son oreille qu'il faut "TOUJOURS - RESPECTER - LES - DISTANCES - !!!", moi qui ait horreur qu'on me fasse la même chose sur la route! En quelques minutes, Mr Eddy rejoint la galerie des personnages hauts en couleur du 7ème art. Mais alors qu'on serait tenté de faire abstraction de la première partie du film (après tout, on change complétement d'histoire, là!), Lynch nous rappelle à l'ordre: Eddy s'appelle en fait Dick Laurent! Et ca n'est pas tout, sa pépée n'est autre qu'Alice Wakefield, une Patricia Arquette blonde (soeur de la brune Renee...), bombesque à souhait (quel corps!).



Définitivement, le lien n'est pas brisé, et c'est dans la peau de Peter Dayton que Fred Madison va faire toute la lumière sur ce qu'il s'est passé avec sa femme, dans un autre espace-temps et dans le corps d'une personne aspirée dans cette histoire alors qu'elle n'avait rien demandé. Pete va se faire manipuler par la venimeuse Alice pour s'échapper de l'emprise du caïd, et comme pour Madison, la réalité va bientôt se fissurer (démontré par le passage ou Pete est terrassé par un mal de crâne terrible lorsqu'il entend à la radio un morceau de free jazz, le même morceau que Fred Madison jouait au début du film). Ayant tué Teddy, le prétendu ami de Renee/Alice, pour lui voler de la drogue, le couple fonce vers le désert, où une personne est censée leur remettre de nouveaux papiers et de l'argent en échange de la came. Mais l'homme mystère (car c'est bien de lui qu'il s'agit, nouveau papier, nouvelle identité) se fait attendre, la porte vers un monde parallèle est fermée. Pour l'ouvrir, la clé se cache sous les traits d'Alice la sirène et cette fois la chanson de This Mortal Coil résonne de toute sa puissance, pendant que les deux jeunes gens font l'amour sur le sol aride.


  • Troisième acte: épilogue
Cette fois ca y est... Après avoir fricoté avec le double de sa femme, Fred est de retour parmi les vivants, Pete retourne au néant (ou dans un autre monde, qui sait...). L'homme mystère est là... L'homme à la caméra... L'homme qui détient tous les secrets...



Il l'envoie chercher Mr Eddy/Dick Laurent, dans une chambre d'hôtel. Chambre dans laquelle Mr Eddy retrouve régulièrement... Renee! Fred sait désormais ce qu'il voulait savoir, grâce à l'homme mystère, qui pour une raison inconnue, s'est révélé un allié providentiel. Mais un allié terrifiant de par sa nature même, un être qui n'a d'humain que l'apparence. Il le fuira à toute vitesse, après avoir tué l'amant de sa femme dans le désert, toujours avec l'aide de l'homme mystère, qui avait peut-être un compte à régler avec le truand. Ensuite, Fred Madison se rendra à sa maison, sonnera à la porte, laissera le message suivant à l'interphone: "Dick Laurent est mort", dans l'espoir qu'il soit capté dans un autre espace-temps. La boucle est bouclée. Reste à repartir sur cette autoroute perdue, les flics aux trousses, en route vers un autre monde... Une fin à l'image du film, ouverte et incompréhensible, tout du moins à la première vision.

Merci monsieur Lynch pour ce cauchemar éveillé, où on rêve d'être quelqu'un d'autre tout en sachant qu'à l'intérieur, c'est toujours de nous qu'il s'agit, où l'espace et le temps se confondent pour former un tout à priori incohérent mais où finalement tout se tient. Et merci également pour le soin maniaque apporté à la bande sonore, que ce soit la musique fusionelle de Badalamenti et Adamson ou les chansons qui s'imbriquent parfaitement dans cet univers, en passant de David Bowie à Marilyn Manson (le superbe "Apple Of Sodom" et la reprise extraordinaire de "I Put a Spell on You". L'artiste fait d'ailleurs une apparition dans un film porno de Mr Eddy, en compagnie de son bassiste de l'époque, Twiggy Ramirez...)


Bon, c'est pas tout ça, mais je viens de faire le plein et vérifier la pression des pneus... On y retourne?

Soundwave

Note : 9/10
Commentaires

Commentaire par soundwave au sujet de 3/21/2008 9:43
Je n'ai malheureusement pas eu l'opportunité de le voir au cinéma... Sortie éclair, comme d'habitude... Pareil pour Inland Empire, que je n'ai toujours pas vu, d'ailleurs...
Commentaire par DickLaurent1975 au sujet de 3/20/2008 5:53
Ma plus extraordinaire expérience dans une salle de cinéma... Que dire, si ce n'est que, oui, il est vain de théoriser sur ce film tant il se vit comme un moment unique où l'on est happé par mille sensations différentes. Bien qu'ayant analysé du mieux que je le pouvais le film et ayant depuis élaboré ma propre théorie, je ressens encore le plaisir de la première fois, de la première claque lorsque je le revois. Car la force de Lost Highway est à chaque fois de s'imposer à soi en tant qu'expérience. Comme si on était devant une oeuvre picturale de Francis Bacon, tiens par hasard, et que son caractère d'un prime abord abstrait avait le pouvoir d'attraction des sirènes pour nous perdre dans un univers, où ce que nous ressentons nous donne l'impression de comprendre l'oeuvre, sans qu'ensuite on puisse expliquer cette illusion.


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