
"In the Valley of Elah" de Paul Haggis
Note: 7/10
Personne n'aurait pu prédire l'avenir de Paul Haggis lorsqu'il signa en 2004 les scripts de COLLISION et de MILLION DOLLAR BABY, alors qu'il avait travaillé jusqu'ici dans le domaine de la télévision. Le destin de ces deux films est aujourd'hui connu de tous: les deux finiront avec des Oscars mérités ou non (je ne crache pas dans la soupe, j'aime COLLISION, mais lui décerner l'Oscar du meilleur film...) et tout un tas de récompenses plus ou moins identiques à travers le monde, récompensant avant tout le travail de Haggis. Passent alors ses travaux tous excellents sur THE LAST KISS, CASINO ROYALE, FLAGS OF OUR FATHERS et LETTRES D'IWO JIMA, avant d'en arriver à IN THE VALLEY OF ELAH, connus par les internautes pour être l'un des premiers films contestataires sur la guerre en Irak, l'un des premiers à s'attaquer de front aux troupes américaines envoyés là-bas. Une intention plus que louable bien que, lorsque l'on connaît un peu son boulot effectué sur COLLISION en tant que réalisateur, le spectateur ait peur de se trouver avec un énième film niais qui fait pleurer dans les chaumières à grand coup d'images choquantes. Il n'en sera (presque) rien dans le film, et c'est ce qui fait plaisir à voir: Haggis a laissé tomber ses tics agaçants de scénaristes pour travailler à la fois le fond mais aussi la forme, arrivant d'un script parfois bateau et souvent émouvant en un essai concluant qui n'aura pas les louanges surestimés de son précédent essai mais qui sera sûrement juger à sa juste valeur. Une enquête humaine maîtrisée, assez longue sur les bords mais pas assez pour nous en dégoûter.
Ancien membre de la police militaire, Hank Deerfield n'attendait pas le coup de fil venu de l'armée pour lui annoncer que son fils Mike n'est pas rentré de sa permission de sortie et est considéré comme déserteur. Hank, n'ayant pas été informé par son fils de son retour au pays, décide alors de se rendre à sa base au Nouveau-Mexique pour enquêter seul sur cette mystérieuse disparition.
Délaissant ses envolées lyriques qui atteignaient parfois la perfection (la scène de la voiture renversée dans COLLISION en est l'exemple foudroyant) et sa réalisation un peu épurée malgré une photographie toujours aussi excellente, Paul Haggis arrive pour une fois à laisser son défaut majeur dans ses scripts, à savoir sa volonté de s'intéresser à tout les sujets un peu n'importe comment quitte à en délaisser quelques uns dont on ne pouvait se passer et à se concentrer sur des personnages inutiles. IN THE VALLEY OF ELAH est justement tout le contraire dans sa première partie, puisqu'il s'agit véritablement du parcours du combattant d'un retraité compréhensif et on s'en doute autoritaire, qui se voit obliger de parcourir la frontière pour retrouver un fils qui n'était pas censé revenir au pays et qui ne l'a même pas prévenu. Tout le script a le mérite de se centrer uniquement sur Hank et son départ, laissant sa femme en tant que second rôle à peine visible (et heureusement) et s'intéressant de plus près à cet affrontement impossible entre un père qui a peur de découvrir la vérité au fil de son investigation intime, et l'administration qui fait tout pour lui barrer la route. Un affrontement bien sûr suggéré dans le titre et l'histoire racontée par Hank au petit garçon de son seul allié dans cette histoire, Emily, une femme habituée aux enquêtes minables qui finira par rallier sa cause et en vouloir forcément à la police militaire qui ne fait strictement rien. Elah étant le terrain où s'affrontait David et Goliath avant que le petit adolescent tue le géant sanguinaire dans la mythologie, on se doute bien que ceux deux petits personnages ne peuvent rien face au refus militaire, du moins rien à part attendre le bon moment et frapper un grand coup dans la dernière ligne droite de l'enquête.
L'avantage est que, grâce à ce sentiment d'intimité renforcé en permanence par une caméra pointée sur le visage de Hank et ses gestes quotidiens (les réveils à l'hôtel sont un modèle de montage alterné), on se sent réellement impliquer dans sa petite enquête personnelle qui le mène au fur et à mesure à enquêter finalement sur son propre fils, pour savoir qui a bien pu lui faire du mal. Le premier mouvement de l'enquête consiste à tromper tout son petit monde en profitant des failles d'un système qu'il connaît bien (voir la police régionale et non militaire), en essayant de trouver des anciens collègues encore dans la place, en volant un téléphone portable contenant d'étranges photos et vidéos, ou encore en faisant le tour des bars et restaurants à la recherche d'indices quelconque. Au fur et à mesure, il se rend compte que quelqu'un ment, surtout lorsque la découverte attendue se fait: un corps découpé en morceau et brûlé vif est retrouvé non loin d'un magasin d'armes, dans un terrain partagé par la police militaire et la police régionale. Plutôt ironique lorsqu'on sait que, au fil de l'enquête, tout reviendra à Emily qui se charge enfin d'une affaire à la mesure de son talent supposé. Commence alors une sorte de deuxième partie du film, qui malheureusement constituera le point de départ d'un ennui progressif jusqu'à une révélation finale plan-plan. C'est d'ailleurs assez étrange puisque Haggis ne cède pas à ses envies récurrentes de flash-back lors des récits des soldats, mais rappelle pourtant la structure du génial BASIC (le film le plus sous-estimé de McTiernan ?) où chacun se renvoie l'enquête à la figure.
Et effectivement, puisque le film s'étend à une enquête dans laquelle les polices s'affrontent à grand coup d'interrogatoires de plus en plus douteux ou de mensonges étoffés au fil des minutes, on retombe dans un classicisme évité jusque là qui commence un peu à agacer puisque tout est prévisible. Pas dans la résolution qui arrive comme un cheveu sur la soupe (le soldat fini par tout avoué et est à la limite d'éclater de rire devant Hank) mais dans cette façon qu'a Emily de poursuivre un suspect finalement passé à tabac par Hank qui n'a pas écouté les ordres, par les éternels plongées dans l'ambiance des bars du coin où finalement tout le monde a vu des soldats qui n'étaient pas identifiables auparavant, et où les indices se révèlent de plus en plus évidents. C'est réellement dommage, car le côté intime de l'enquête "seul contre tous" de Hank (avec ses cauchemars téléphoniques géniaux) laisse place à quelque chose de plus classique, d'infiniment plus convenu et de finalement ennuyant. D'autant plus que Haggis fait l'erreur de terminer son film comme le précédent, avec un retour à la maison larmoyant où non seulement on retrouve un flash-back (superbement filmé certes), mais aussi une chanson de fin risible (pour faire comme COLLISION) et un panoramique final pompeux à souhait qui reprend l'histoire du drapeau prévisible dès le début du film.
En revanche, ce qui sauve un peu cette seconde partie d'une lassitude totale, c'est l'enchaînement de seconds rôles jamais envahissants qui faisaient aussi la joie du précédent film de Haggis. Même si on s'étonne de voir le nom de Susan Sarandon sur l'affiche tant son rôle est (heureuement) limité à cause de son stéréotype ambulant qu'elle se trimballe (l'actrice emballe le tout dans une interprétation poignante), on prend un réel plaisir à revoir Tommy Lee Jones qui fait toujours le même rôle mais qui le fait toujours aussi bien. Difficile en effet de différencier la frontière entre le flic de U.S MARCHALS, le commandant de TRAQUE ou le vengeur solitaire de TROIS ENTERREMENTS, mais l'acteur s'en sort avec une telle classe et une telle aisance dans les scènes dramatiques que l'on ne se dit jamais qu'il serait temps qu'il passe à autre chose. D'autant plus que, si ça marche autant avec les frères Coen ou Tavernier, on pourrait voir encore des rôles géniaux dans NO COUNTRY FOR OLD MEN (Oscar ?) et IN THE ELECTRIC MIST. Face à lui, Charlize Theron s'en sort avec les honneurs malgré l'arrivée d'un personnage auquel on se désintéresse forcément puisqu'elle amène les rebondissements niais et les scènes un peu connes du métrage (la découverte de la femme au chien noyée, particulièrement inutile). Au moins elle change de registre après le lamentable L'AFFAIRE JOSEY AIMES, redite de l'éternel "Inspiré de faits réels". Face à eux, dur de croire que l'on voit au détour d'un plan le génial James Franco (Harry dans SPIDER-MAN of course), Jason Patric (SLEEPERS, NARC) qui a bien vieilli, Rick Gonzalez (LA GUERRE DES MONDES)en petit génie de l'informatique plutôt amusant, Wes Chatham (SLEEPER CELL) en lâche ainsi que Mehcad Brooks, le méchant tueur de DESPERATE HOUSEWIVES saison 2. Et surtout, deux de mes acteurs préférés: Jonathan Tucker (OTAGE) dans un rôle trop court mais troublant (surtout les derniers flash-back) et évidemment, l'immense et l'impérial Josh Brolin que l'on voit 2 fois mais qui impose une classe évidente. Ce n'est qu'un bonheur de se dire que l'on va l'apercevoir deux fois plus dans AMERICAN GANGSTER et NO COUNTRY FOR OLD MEN !
Malgré une baisse de régime agaçante en deuxième partie et un plan final en total désaccord avec le reste du métrage, IN THE VALLEY OF ELAH se révèle être la confirmation que Haggis peut-être plus qu'un scénariste génial avec ses énormes qualités et ses quelques tics. Il peut aussi transposer une histoire avec une équipe technique impeccable, des acteurs au sommet et une réalisation beaucoup moins "branchouille". Il n'aura sûrement pas l'Oscar, mais cela risque de la réhabiliter illico chez les plus réfractaires de son cinéma engagé.

"The Kingdom" de Peter Berg
Note: 8/10
L'affiche était incroyable et annonçait un film ébouriffant: sous la houlette de Michael Mann (doit-on rappeler sa filmographie ?), le réalisateur Peter Berg avait l'intention de s'intéresser au conflit Amérique-Arabie Saoudite avec une équipe experte en la matière et une note d'intention privilégiant l'action à la réflexion. C'est d'une sincérité presque naïve qui fait plaisir à voir, surtout lorsqu'on connaît les précédents travaux de Berg. Et surtout VERY BAD THINGS, film totalement culte et barré sur la descente aux enfers d'un groupe d'amis à Las Vegas. Car le reste, pour ne pas faire "je reviens sur mon avis pour vendre le film", était un peu moins réjouissant: il avait pillé McTiernan et Spielberg pour faire son BIENVENUE DANS LA JUNGLE beauf et pas drôle, puis s'était pris pour Oliver Stone avec FRIDAY NIGHT LIGHTS et la série qui en découlera (allez comprendre...). Également acteur, c'est sur le plateau de COLLATERAL qu'il rencontre Mann. Et bizarrement, pour une fois, c'est au contact d'un génie qu'il va réussir à mûrir une bonne fois pour toute et ne pas copier des schémas déjà utilisés un peu partout à sa sauce. S'il a certes en tête la caméra passe-partout de MIAMI VICE et les fusillades millimétrées de HEAT, Berg arrive à rendre son KINGDOM sacrément sympathique voir même génial dans ses instants de grâce qui propulsent le spectateur au milieu d'énormes affrontements sous une chaleur étouffante. Ce ne sera pas une révolution au niveau du cinéma d'action, ni un film dont on se souviendra l'année prochaine, mais juste un moment de détente qui arrive à nous en foutre plein les yeux quand il le souhaite. Et le mieux, c'est que l'on est venu voir exactement ça !
Dans un quartier paisible de Rihad, en Arabie Saoudite, trois terroristes en uniformes pénètrent dans le complexe pour tirer dans la foule et faire exploser une bombe. Les policiers sur les lieux pensent avoir eu affaire au pire, jusqu'à ce qu'une autre bombe explose sur les lieux. L'agent du FBI Ronald Fleury, accompagné de ses trois meilleurs hommes, décide alors d'aller à l'encontre de la politique extérieure des bureaucrates pour se rendre sur les lieux de l'attentat. Malgré les résistances locales et la volonté américaine de rester en dehors de l'enquête, Fleury va mettre les choses au clair pour arrêter l'un des nouveaux grands terroristes saoudiens.
En moins de deux séquences, Berg arrive à se mettre le spectateur dans la poche à grand coup de maîtrise visuelle et de scènes absolument géniales qui font renter immédiatement dans l'ambiance d'un film d'action efficace. D'abord à travers une séquence de générique de toute beauté, l'un des plus réussis de l'année car permettant de raconter une histoire (les relations externes des Etats-Unis) tout en dynamitant le tout à coup de dessins originaux, d'une musique renversante signée Danny Elfman et d'un concept jouissif. Une séquence de 3 minutes qui fait cependant très plaisir, surtout avec ce qui suit, puisque Berg se prend à déconstruire le mythe de l'American Way of Life tranquille renversé par un attentat terroriste exemplaire dans sa forme et choquant dans son fond. AU milieu d'une banlieue tranquille, pendant que certaines jouent au baseball et que d'autres se promènent, des terroristes en uniformes débarquent et tirent partout, tuant des femmes et enfants sous les yeux du spectateur renversé par une scène d'action qui succède à un match amusant, tout ceci sous les yeux de terroristes perchés sur le toit d'un immeuble. Rien ni personne ne sont épargnés, surtout lorsque le pire arrive: un autre terroriste débarque en calmant les gens avant de se faire exploser en plein milieu de la foule, le tout sous l'oeil d'une caméra déchaînée qui capte le moindre des mouvements de l'attentat. Mais là n'est pas le plus ironique puisque quelques minutes après, alors que tout semble maintenant sous contrôle, une deuxième bombe fait rage au milieu du périmètre de sécurité déployée par les autorités. De façon inattendue, et en parallèle à la présentation de Ronald Fleury et de son équipe, qui usent de tout les stratagèmes à un rythme exemplaire pour contrer l'administration et partir sur les lieux. Arrivés là-bas commence alors une sorte de parenthèse dans l'enquête musclée de Fleury, dans le sens où ils doivent faire face aux autorités et au Prince qui refuse que les Etats-Unis se mêle de cet attentat. Logés dans un gymnase avec quelques lits et provisions de fortune, enfermés jusqu'à ce que la garde vienne les chercher, ils doivent supporter les discriminations sur les lieux de l'attentat où ils ne peuvent rien toucher, rien demander et surtout rien déduire. Une enquête sous contrôle à la fois amusante puis touchante, puisque leur seul échappatoire sera la gentillesse montrée au fil des séquences par le colonel Faris, seul contact de plus en plus proche des inspecteurs.
Passés outre les stéréotypes que chacun des deux camps possèdent sur l'autre, les soldats se rendent compte qu'ils ont un unique but: retrouver l'organisateur de ces attentats et mettre un terme aux conflits récents liés à l'ascension d'un nouveau terroriste dans la région. Oppressés par un homme d'affaires qui ne pense qu'à l'image donné par le Prince et les équipes du FBI, et par des autorités qui ne se comprennent pas (voir la scène du toit où plusieurs polices interviennent et combattent), Fleury et ses hommes décident alors de tout faire pour avoir verbalement l'autorisation de mettre un terme à la menace, quitte à bousculer un peu les principes de base en débarquant énervés à une soirée du Prince et en l'agressant pour pouvoir obtenir quelques mots de lui. Et tout cela paye puisqu'une seconde enquête naît alors en collaboration avec les deux camps, le tout contre une intervention terroriste de plus en plus imminente. Commence alors de nouveaux interrogatoires pour retrouver le visage d'un des suspects, une première fusillade dans un petit quartier où tout le monde se rend bien compte que ce n'est le commencement, le tout baigné dans une ambiance un peu trop dialoguée mais très juste concernant le ton. Jamais niais (du moins avant la séquence finale horrible) et surtout jamais donneur de leçon (oublier les leçons sur les conflits ou quoi que ce soit, ce n'est pas un film engagé politiquement même s'il y a des idées indéniables à prendre en compte), le film retrouve surtout un souffle quasiment épique dans sa dernière ligne droite de 20 minutes, intenses, qui soufflent le spectateur comme personne.
Car, arrivé un premier incident et une petite balade sur la route tracée, THE KINGDOM revient à ses ossements: un film d'action pur en dur qui en met plein les yeux. Après un carambolage remarquable qui fait plusieurs blessés et où des voitures terroristes font des allez-venus pour tirer à l'aveugle sur les voitures renversées du FBI, l'un des agents pourtant assez mauvais blagueur et visiblement peu aimé de ses collègues se fait capturer et enlever dans un fourgon noir suivi d'une voiture civile. On pouvait s'en douter, le reste de l'équipe ne va pas rester sur les lieux du carambolage pour attendre les secours. Ils s'équipent, s'arment et montent dans une autre voiture pour une petite poursuite à travers Rayhid, qui se ponctue par l'arrivée dans une ruelle oppressante, sommet des terroristes où Adam a été enlevé. Filmée par une caméra passe-partout et grâce à une musique aux effets presque métalliques du grand Elfman, les multiples décors utilisés apparaissent alors comme un tout, rendant compte d'une immense scène d'action de 20 minutes. Tapis dans un appartement, les terroristes qui veulent mettre à mort Adam devant une caméra sont poursuivis par Fleury et Mayes tandis que d'autres attendent dehors, affrontant des bazookas destructeurs et des snipers embusqués. Plus les personnages s'enfoncent dans l'immeuble et ce long couloir, plus ils semblent déconcertés par ce qu'ils observent jusqu'à un corps à corps douloureux aux échos de THE BOURNE ULTIMATUM où la pauvre Mayes se fait ruer de coup par le seul terroriste restant dans une salle criblée de balles. Reste un rebondissement final magnifique où la fille stéréotypée et tapie dans le dernier logement encore debout se trouve être celle du terroriste recherchée, laissant libre à cours à la mort de Faris et l'exécution d'un terroriste en herbe abattu sous les yeux du reste de sa famille. Dommage que le choc provoquée par cette ultime fusillade soit totalement démystifiée par la suite, lors du montage parallèle certes astucieux et qui annonce des conflits à venir, mais avec des dialogues débiles et régressifs qui font passer la fin du film avec une morale à chier. Dommage que ce soit réellement ce qui plombe les dernières images d'un film d'action pourtant bien à ce niveau, mais qui dégringole dans sa dernière minute.
Comme je l'ai déjà dit plus haut, THE KINGDOM est aussi et surtout une grande réunion de famille tant les acteurs (nouveaux ou pas) sous la coupelle de Berg apparaissent comme frais, s'amusant bien sur le plateau et nous offrant un spectacle plus que agréable. A commencer par les têtes d'affiches emmener par un Jamie Foxx toujours aussi bon. Etrange d'ailleurs qu'on ne se lasse pas de le voir sur grand écran, puisqu'après DREAMGIRLS et une année 2006 absolument géniale, il nous en remet plein les yeux avec une surenchère et un humour habituel. A ses côtés, on retrouve un paquet de seconds rôles étonnants comme Chris Cooper qui a enfin des scènes d'action (il ne faisait que parler dans JARHEAD), Jennifer Garner qui se rachète une certaine crédibilité après l'excellente comédie romantique CATCH AND RELEASE, et surtout Jason Bateman dans un contre-emploi croustillant et toujours aussi fun. Niveau second rôle, la barre a aussi été mise très haute: Jeremy Piven (un habitué de Berg depuis VERY BAD THINGS), Danny Huston (LE NOMBRE 23) et Richard Jenkins (FUN WITH DICK AND JANE) en bureaucrates bavardeurs, le duo Ashraf Barhom – Ali Suliman de PARADISE NOW, ainsi qu'un minuscule mais excellent rôle de Kyle Chandler (KING KONG, DEMAIN A LA UNE). Sans compter la crédibilité des figurants arabes et des militaires déployés sur le terrain, jamais risibles ou inutiles.
THE KINGDOM est à l'image de ce qu'aurait pu être BLOOD DIAMOND sans message pompeux: un excellent blockbuster totalement imparfait, mais qui sait au moins divertir le spectateur et le transporter dans des scènes d'action particulièrement bien exécutés par toute l'équipe technique. Pas une révolution, pas le meilleur film de l'année, juste un sacré divertissement.

"Cassandra's Dream" de Woody Allen
Note: 8/10
"Ben décidément, il change Woody Allen" dira le plus stéréotypé des spectateurs, en route pour voir l'éternel film de l'année de ce cinéaste qui demeure l'un des plus productifs et imprévisibles de tout les temps. On pensait ne plus avoir à présenter MATCH POINT comme l'aparté dramatique de l'auteur, ni à dire que finalement il suit juste une évolution qui lui permet maintenant de changer de registre après quelques produits réchauffés (MELINDA ET MELINDA, ANYTHING ELSE), mais l'arrivée sur nos écrans de CASSANDRA'S DREAM fait que l'on peut encore lire des questions un peu partout sur la carrière de l'auteur. Faut-il croire que le bonhomme alterne les projets "sérieux" qui seront des succès publics et critiques évidents car ils changent de son image habituelle (il ne se met pas en scène), avec des choses plus personnelles qui ne plaisent pas à tout le monde ? Du tout ! Ce serai croire au fond que MATCH POINT et CASSANDRA'S DREAM, et tout autre film dramatique du cinéaste est en fait un moyen de conquérir un public qui le connaît déjà bien. Il l'a prouvé avec SCOOP: Woody Allen s'amuse toujours autant, mais exploite d'autres horizons avec la même verve et la même puissance qu'il a eu dans ses meilleurs travaux. D'où encore une fois un très grand film, qui bouleverse et renverse jusque dans son dernier plan.
La famille est un lien sacré et inébranlable. C'est ce que vont apprendre Terry et Ian, deux frères issus d'une classe ouvrière pauvre. Le premier est un joueur qui a tout perdu à force d'emprunts et qui doit rembourser les usuriers du coin, le second est un restaurateur qui rêve d'ouvrir des hôtels en Californie tout en flirtant avec tout ce qui bouge sans pouvoir sortir de son Angleterre natale. Tout va changer lorsque, pour récupérer de l'argent chez leur richissime oncle Howard, ils sont engagés pour tuer un homme dont le témoignage pourrait envoyer Howard en prison.
Avec un sens du montage et de la réalisation toujours aussi parfaits (aucune séquence inutile de tout le métrage), Woody Allen nous plonge d'abord dans un quotidien londonien d'un naturel chaleureux et plaisant, une immersion dans une guerre des classes étranges où chacun cherche son identité chez les autres. En mélangeant les réactions des deux personnages et de leurs interprètes, Allen fait le choix de nous proposer une sorte de longue introduction de plus en plus perverse et sadique, inévitablement liée à un meurtre et à l'histoire qui en découle. Il prend donc d'abord le soin de dépeindre le destin croisé de Ian et de Terry, deux hommes qui vivent différemment et qui sont pourtant liés par le sang. Ian est un faux dandy, un homme qui prétend être un riche patron alors qu'il drague dans des voitures empruntées au garage de son frère et qu'il passe du coq à l'âne, visiblement peu prêt à s'engager. Jusqu'au jour où il rencontre Angela, une jeune actrice particulièrement étrange de part son talent et son ambition, mais aussi son côté volage et inaccessible qui la rend manipulatrice à souhait aux yeux du spectateur qui pense voir là le dessein de la chute de Ian. Il n'en sera rien, car CASSANDRA'S DREAM ne parle pas d'une femme mais d'un élément perturbateur, l'achat d'un bateau qui ouvre et clôt le film à deux opposés. Les deux personnages masculins ne doivent s'en prendre qu'à eux-même car ce ne sont jamais les autres qui sont responsables de leur perte et de leur changement subit de personnalité. Surtout chez Terry, apparemment le plus malfrat des deux qui va être celui qui finalement subit le plus de pression psychologique jusqu'à virer à une dépression chronique agressive. Travaillant dans un garage miteux où il nettoie les moteurs de voitures de luxe, il se prend surtout à jouer à tout ce qui est possible et imaginable, se mettant à dos toute sa famille qui le voit perdre puis regagner sa fortune selon une chance incroyable qui va le pousser à bout lorsqu'il perd 90 000 £ lors d'une partie qui aurait du bien tournée. Son envie de gagner et de ne pas laisser passer sa chance (que ce soit au poker ou aux courses de lévriers) le conduit lui aussi à sa perte, la première qui va faire chuter le duo dans une intrigue bien plus tragique et sombre qu'en apparence. Car malgré tout l'humour placé dans la dynamique des deux personnages et de leurs relations familiales (notamment une mère en admiration pour Howard qui lui est détesté de son mari), Woody Allen signe une oeuvre carrément pessimiste et tragique qui se vide peu à peu de son âme pour transformer deux innocents qui veulent jouer dans la cour des grands en tueurs désespérés.
Le déclic se passe lors d'une scène sublime où Howard accepte de payer leurs dettes et de les avancer de quelques milliers en échange d'un service, un service qu'on ne peut demander qu'à la famille: tuer un certain Martin Burns, ancien associé qui pourrait avoir des informations compromettants capables d'envoyer Howard en prison. La seule solution pour ce dernier est de l'éliminer, et pour se faire de demander ce service à Terry et Ian qui viennent alors de lui parler de leurs problèmes financiers. Commence alors la première partie axée autour du meurtre, l'avant, semé de doutes en tout genre. Les deux frères ne peuvent agir qu'à deux et doivent donc avoir confiance en l'autre. L'un se croit joueur professionnel capable de se payer des parties à n'importe quel prix (comme Burns justement), tandis que l'autre eut ressembler à Howard et partir investir en Californie avec une femme de plus en plus aimante et voir même fidèle. Une opposition sadique et improbable puisque les rôles se renversent: le joli couple de Terry tombe en morceaux après que le meurtre, dans une séquence de poursuite à pied d'une tension immense et au dénouement toujours aussi brutal chez Allen (les coups de feu sont toujours impressionnants), ait finalement été effectué par les deux Baines, alors que celui de Ian n'a jamais été aussi flamboyant. Deux directions que suivent aussi les deux frères puisque l'un tombe en morceaux, dans une sorte de folie mêlée à des tentatives suicidaires graves, tandis que l'autre devient presque superficiel à force de vouloir tout oublier et laisser le passé là où il est. Il fait comme ci rien ne s'était passé et devient finalement à la merci de ses ambitions démesurées, prêt à tout pour ne pas sombrer à son tour, même à assassiner son frère qui menace de tout dévoiler à la police. Dans un dernier élan de tragédie grecque, le frère refuse au dernier moment d'empoissonner l'homme responsable de son emprisonnement futur mais est renversé et meurt sur le coup, provoquant le suicide tant attendu de Terry déjà bien amoché moralement. Et tout ceci évidemment sur le CASSANDRA'S DREAM, bateau où les illusions du départ s'opposent à la mort qui frappe d'un coup. Une fin comme on les aime puisque, même si l'on peut reprocher aux séquences d'après-meurtre d'être un peu plus étendues, l'impact émotionnel et la façon sans artifices dont tout se déroule reste intact. On a même les larmes aux yeux tant la sympathie initiale des deux personnages, très attachants de part leurs réactions dans la première partie du film, s'oppose avec cette fin abrupte et efficace, sans annonces larmoyantes ni musique gonflante (merci Philip Glass pour la première grande partition dans l'univers de Woody Allen).
Étonnant de retrouver les deux interprètes principaux en haut de l'affiche lorsque l'on veut leur implications en tant que seconds rôles dans nombreux projets récents. Ewan McGregor n'est donc plus utilisé comme le jeune rebelle de TRAINSPOTTING mais parfois comme valeur sûre grâce à STAR WARS (voir le génial THE ISLAND) ou comme second rôle un peu inutile inévitablement lié à des romances depuis MOULIN ROUGE (voir MISS POTTER). En tout cas, le voir ici dans un Woody Allen avec une mine superbe, une classe absolument étonnante et un air décontractée qu'il affiche durant tout le métrage fait grand plaisir. Surtout que ses liens avec Colin Farrell semblent intacts. L'acteur principal de ALEXANDRE et bons nombres d'autres revient à des projets plus "sérieux" dans le sens où il se donne toujours à fond dans ce qu'il fait depuis son travail sur MIAMI VICE. A le voir en chemise ringarde avec quelques kilos en plus fiat d'autant plus de bien que son rôle est opposé à sa personnalité excentrique habituelle: il est ici tourmenté, soumis, insomniaque et rongé de l'intérieur. C'est grâce à ça qu'on se souviendra de lui. Vivement ses simples "seconds rôles" dans PRIDE AND GLORY ou DIRT MUSIC, qui s'annoncent plus que réjouissants. Quant aux seconds rôles, le cinéaste connaît les grands bonshommes du cinéma (Tom Wilkinson, aussi géant que dans MICHAEL CLAYTON ce mois-ci), mais surtout les femmes. Car après Scarlett Johansson, voir Hayley Atwell en jeune actrice fougueuse sublime et Sally Hawkins (LAYER CAKE, LE VOILE DES ILLUSIONS) en fiancée de plus en plus éloignée de son mari devant sa caméra tient de la réjouissance la plus totale. Moins de seconds rôles étoffés mais toujours cette impression de voir une grande famille évoluée dans des décors parfaits sur une caméra un peu plus rythmée et dynamique que d'habitude.
Le cru 2007 est tout aussi bon que le génial SCOOP et la surprise MATCH POINT, commençant alors une nouvelle lignée de petits bijoux difficiles à enchaîner pour le cinéaste d'habitude. Espérons que le film espagnol ne soit pas celui de la débandade avec son casting alléchant et énigmatique, et qu'il en fera plein d'autres avant de se prendre une petite gamelle. En attendant, c'est du grand Woody Allen: des dialogues croustillants, une ambiance familiale et une vision hors-pair d'un scénario aussi malin que troublant.