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"No Country for Old Men" de Joel & Ethan Coen (Critique Cinéma)
1/29/2008 9:48

Qui était à Cannes l'année dernière a entendu au moins une fois un festivalier annoncer la couleur: les frères Coen méritent la Palme. Clair, net, unanime: NO COUNTRY FOR OLD MEN méritait la Palme d'Or 2007 et était vu comme un chef d'oeuvre ultime de la part de tous les cinéphiles présents. Un film d'auteur chiantissime plus tard, les frères Coen repartent bredouille avec des critiques splendides et un bouche à oreille exemplaire. On parle du retour des frères étant donné qu'ils sont censés être "morts" depuis quelques années. Encore une fois, cette tendance de mettre dans la catégorie hors d'usage les cinéastes adorés des cinéphiles endurcis pour quelques fautes d'écart en vue du reste de la filmographie semble totalement exagérée, surtout que les Coen n'ont jamais perdu leur verve si particulière. C'est sûr qu'après un enchaînement de chefs d'oeuvres parfaits depuis 1991 (je n'accroche pas à BLOOD SIMPLE et ARIZONA JUNIOR) jusqu'en 2001 avec THE BARBER, difficile de ne pas voir une baisse de régime avec INTOLERABLE CRUAUTE. Cependant, le film est une comédie joyeusement loufoque et un énorme surprise en vue des critiques désastreuses. Critiques de retour avec LADYKILLERS, film que j'ai toujours autant de mal à revoir tant le concept de départ semble un peu fumeux par rapport au traitement final. Reste des instants comiques magistraux qui prouvent que la verve Coen est bien là, même si les films ne font plus les mêmes succès qu'avant. Après une participation absolument extraordinaire dans le trop sous-estimé PARIS JE T'AIME, les voilà avec l'adaptation d'un roman du grand Cormac McCarthy. Un roman noir, obscur, teinté d'ironie. Il n'y avait pas mieux pour les Coen qui, ni une ni deux, nous offrent un putain de chef d'oeuvre qui frôle la perfection absolue à quelques détails prêts.


C'est l'histoire d'un type au mauvais endroit au mauvais moment. Llewelyn Moss, un type ordinaire, chasse à la frontière mexicaine et découvre un cartel de drogue massacré. Seule une mallette contenant une somme d'argent colossale est intacte. Moss sait ce qui l'attend mais la prend quand même. Commence une course-poursuite où un étrange tueur implacable se met dans la tête de récupérer la mallette coûte que coûte.


Revenant donc à un genre qui les a lancé voilà des années de cela, les frères Coen optent avant tout pour une ambiance minimaliste et un scénario au fil du rasoir pour construire rapidement un récit très classique sur le papier. Se situant dans un Texas parfaitement reconstitué à l'écran (plaines fumeuses, soleil écrasant, désert à perte de vue), NO COUNTRY FOR OLD MEN peut être résumé à juste titre comme une poursuite entre un homme banal qui est tombé au mauvais moment pour prendre une somme d'argent, et qui va être poursuivi sans relâche par un tueur apparemment sans mobile qui ne quitte pas un endroit sans utiliser ses armes tordues. Une opposition aussi simple que efficace qui prend petit à petit de l'importance au sein du métrage. L'écriture des Coen étant impossible à classer, difficile donc de résumer les étapes du récit ou de séparer le film en plusieurs parties tant elles sont toutes d'une densité et d'une efficacité égale. Cependant, on peut déceler un resserrement de l'intrigue autour de cette poursuite au fil des minutes, puisque Moss est d'abord attaqué par une bande sauvage lorsqu'il décide de revenir sur les lieux du massacre pour donner de l'eau à un blessé maintenant mort, et qu'il va alors être pourchassé à travers le désert avant de revenir dans sa caravane. Moss n'est pas un type con d'où un attachement facile au personnage que l'on prend réellement plaisir à suivre: il fait le bon choix d'écarter sa femme de l'Etat et part seul sur les routes, multipliant les escales dans les hôtels typiques. Ce qu'il ne sait pas, c'est que le tueur a ses trousses est une entité, un homme aussi mystérieux que simple: il se déplace, il tue, il change de voitures. Son seul but est le respect des contrats même s'il ne respecte en rien l'autorité (ceux qui l'engagent). Un mystère ambulant qui va de meurtre en meurtre avec une froideur et un humour pince-sans-rire absolument tordant: il étrangle un policier dès la séquence d'ouverture, il utilise sa bombonne de gaz pour ouvrir les serrures (et exploser le crâne de victimes potentielles), il se déplace de façon très régulière en anticipant sur les réactions d'un Moss soumis au destin. L'affiche clamait haut et fort que personne ne pouvait en sortir indemne. Et c'est effectivement le cas tant Chigurh (prononcez "Sugar") est un étranger plus proche du fantôme que d'une machine à tuer. Et petit à petit, il va se retrouver seul à seul avec Moss, éliminant le cartel aux trousses du pauvre Moss. Rajoutez à cela l'éternel shérif au flair incroyable et vous obtiendrez le cocktail de texans violents visibles dans le film.


Alternant séquences de dialogues franchement cultes, ironie permanente mais aussi fusillades impeccables, le film se révèle être surtout une plongée viscérale dans une traque sans merci où deux êtres vont se retrouver souvent au même endroit sans le savoir, augmentant un peu la dose et la tension. Par l'absence quasi-totale de musique (mise à part un grondement en fond sonore et un thème final) et la mise en scène inventive et radicale des Coen, on est donc totalement plongé dans le métrage qui en paraît encore plus court. Les séquences de fusillades se multiplient et offrent des instants de grâce absolu avant un massacre inévitable: l'arrivée à l'hôtel du tueur qui découvre des mexicains dans la chambre et qui les tuent un à un, la mise à mort explosive d'un second étranger aux trousses de Chigurh, et surtout cette géniale fusillade à l'hôtel qui, graduellement, fait exploser le coeur du spectateur. Partant de la chambre de Moss où il se prépare au fusil à pompe pour finalement finir dans la rue où le tueur va tirer de plein fouet dans un conducteur chaleureux conduisant à un accident de voiture (avant que le piège ne se retourne contre lui et qu'il disparaisse, blessé – voir la magnifique séquence de soins intensifs que Chigurh opère), la séquence cultive le goût du risque et des situations incongrues (le chauffeur n'a pas le temps de dire une seule réplique qu'il se fait tirer dessus) avec un côté saignant carrément assumé par les frères Coen qui n'y vont pas de main morte, parfois même en suggérant avec une énorme dose d'humour noir le massacre opéré (le tueur vérifiant l'état de ses chaussures après son dernier dialogue avec Carla Jean – évidemment morte).


Le fait est que NO COUNTRY FOR OLD MEN est aussi un film qui fait des choix, difficiles certes mais totalement justifiés. Il peut paraître assez casse-gueule de ne pas montrer la fusillade qui tuera Moss mais de la voir juste à travers les yeux du fameux shérif qui prend uniquement de l'importance en fin de métrage, offrant son point de vue sur la violence déferlante aux Etats-Unis et le sentiment d'insécurité qui commence à se propager au Texas, obligeant les populations ancrées dans ces espaces à se défendre ou à partir, délogés à cause de crimes horribles et absurdes. Un point de vue final aussi déroutant que le choix de ne rien expliquer sur cette énorme organisation, choix d'autant plus génial qu'on ne subit pas les énièmes explications des personnages. Une ombre plane donc tout le long du film: qui a engagé Chigurh puis l'énorme Carson Wells (le plus drôle de tout le film) ? Pourquoi avoir crée un échange de drogue pour pister les billets ? Où sont situés les locaux et sont-ils dispersés dans tout le pays ? Quelles sont leur motivation à part récupérer un butin qui servait à récupérer un stock de drogue immense ? Autant de questions qu'il faut se triturer dans la tête pour les deviner, y répondre avec plus ou moins d'assurance, ou justement les garder dans notre cerveau pour avoir quelque chose à dire lors des prochaines visions du film. Rien n'est simple dans le film et c'est ce qui fait sa grande force: même les dialogues les plus illogiques ou les réactions les plus extrêmes (le tueur tuant tout ses employeurs petit à petit) peuvent être compris si on les restitue à un endroit bien précis du métrage. C'est comme ça qu'on obtient une oeuvre presque parfaite. Je dis presque car une seule séquence m'a épuisé dans le métrage, mais dans le mauvais sens du terme: non pas une fin aussi brute que compréhensive qui montre le destin de nos derniers "old men" qui n'obtiennent jamais la paix intérieure ou la satisfaction personnelle (l'un doit fuir après un accident de voiture choquant, l'autre fait des cauchemars), mais le dialogue plutôt longuet et vain entre le shérif qui, de retour de sa croisade sanglante qu'il ne pouvait stopper, parle quelques minutes avec un vieux bonhomme en chaise roulante qui lui donne quelques clefs de l'intrigue. Mais pas de l'intrigue du film mais celle de sa vie, de son sens et de son métier. Une scène beaucoup trop étirée en longueur face à la densité de l'oeuvre en générale.


Reste ce casting exceptionnel composé uniquement de vrais gueules du cinéma, qui mériterait tout les prix du meilleur casting. L'avantage est de voir que, malgré la mise en avant de Tommy Lee Jones qui obtient toujours le même rôle de flic baroudeur (plus dans la veine de TROIS ENTERREMENTS cependant), c'est avant tout l'affrontement entre un Josh Brolin épatant et un Javier Bardem ô combien flippant qui marque les esprits. J'en parle à chaqu fois et je me sens encore obligé de dire à quel point l'acteur de PLANET TERROR et AMERICAN GANGSTER est encore une fois ici parfait, dans une veine proche du loubard de THE DEAD GIRL (bientôt en France) avec cependant un sous-texte du mari protecteur et jamais lâche bien trouvée. Il est en tout cas très crédible (surtout dans les dernières séquences) face au glaçant Javier Bardem, qui étonne non seulement par sa maîtrise du personnage malgré ses origines hispaniques, mais aussi par un rôle bien loin de MAR ADENTRO ou LES FANTOMES DE GOYA. Un rôle de tueur psychopathe totalement vide de conscience et de remords est un rôle dur, mais il quitte le statut "terminator" de son rôle pour le transcender totalement. Lorsqu'il s'avance en arrière-plan vers ses victimes, c'est tout simplement stressant à souhait. Quand aux seconds rôles, c'est bel et bien Woody Harrelson qui écope des répliques les plus hilarantes du lot (l'acteur de TUEURS NES est hilarant dans toutes ses apparitions) même si on notera la présence de Garrett Hillahunt (THE ASSASSINATION OF JESSE JAMES) en fils spirituel de Earl McGraw, de la belle Kelly MacDonald (GOSFORD PARK, NEVERLAND) qui épouse l'accent texan à merveille, de Tess Harper en femme du shérif optimiste et compréhensive, de la voix de Beth Grant (DONNIE DARKO, LITTE MISS SUNSHINE) ainsi que des rôles typiques de Stephen Root (le pauvre Gordon dans DODGEBALL) et de Barry Corbin (IN THE VALLEY OF ELAH). Un casting menant par trois grands monstres en devenir du 7ème art.


Peut-être décevant durant quelques minutes avant de saisir la portée philosophique d'une fin tout en douceur qui multiplie les paris risqués (ne plus montrer les fusillades), NO COUNTRY FOR OLD MEN n'en pâtit pourtant pas car tout le reste est à la hauteur d'un film immédiatement culte et sûrement d'une des oeuvres les plus essentielles de l'année. INTO THE WILD, ATONEMENT, SWEENEY TODD et NO COUNTRY FOR OLD MEN. 4 chefs d'oeuvres en 1 mois. Et y en a encore qui se plaignent du début de l'année ?

 

Note: 9/10




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