Coup de Coeur: "Juno" de Jason Reitman (Critique Cinéma)
2/11/2008 9:46

Pour ceux qui attendaient réellement JUNO du fond de leurs tripes, la sortie du film au début du mois était une véritable libération. Je dis réellement car cela fait toujours mal de voir comment un simple petit buzz oblige les critiques et le public à s’intéresser à un film dont ils se seraient moqués s’il n’avait pas cartonné au box-office américain lors de la sortie. A la manière d’un GARDEN STATE et d’un LITTLE MISS SUNSHINE (auquel JUNO est rapproché on ne sait pas du tout pourquoi – mis à part la politique commerciale de Fox Searchlight), tout le monde commence à donner son avis, à créer des polémiques absolument risibles, oubliant même de connaître le projet : il faut juste citer JUNO dans la conversation car c’est super cool comme film. Pour ceux-là, voilà pourquoi le film était l’une de mes plus grosses attentes de ce début d’année depuis des lustres. Tout simplement car il s’agit du second long-métrage de Jason Reitman, auteur d’un THANK YOU FOR SMOKING superbe sur toute la ligne et qui supporte de mieux en mieux les visions. Un projet écrit par une scénariste ancienne strip-teaseuse qui doit faire ses essais avant de diriger un film de plus grande envergure, et qui utilise son lien à la Fox pour monter ce petit bout de vie nommé JUNO. Derrière son image de film « hype », de film à Oscars ou de phénomène de société, il s’agit en fait d’un film très simple mais particulièrement original malgré l’apparente connexion aux teen-movies peu glamours. Un film qui parle vrai, qui touche, qui met les larmes aux yeux, agissant comme une véritable délivrance dans le fan qui sommeille en nous. C’est effectivement tout ce qu’a dit la presse et que les spectateurs confirment : un véritable bijou issu d’un studio indépendant qui réitère l’exploit d’être original et décalé sans pour autant copier Wes Anderson & Cie. Un véritable coup de cœur quoi.
Tout a commencé par un fauteuil nous chuchote Juno MacGuff, adolescente de 16 ans profondément différente. Voilà quelque temps, elle s’ennuyait et a couché avec son meilleur ami qui a le béguin pour elle depuis toujours. Le problème est qu’elle est aujourd’hui enceinte de ce Paulie Bleeker. Commence alors une longue aventure où Juno, après avoir décidé de garder le bébé, entame les démarches d’adoption nécessaires pour un gentil couple aisé.
JUNO peut être caricaturé comme l’énième film décalé et original du mois, mais c’est pourtant ce qu’il est sans chercher à l’être. Diablo Cordy et Jason Reitman ne font pas de l’indé US typique juste pour le plaisir de passer à Sundance et de faire un carton. Ils sont ce qu’ils sont, des auteurs indépendants, mais ne font pas un film qui cherche à l’être : ils parlent avant tout de son héroïne Juno, un petit bout de fille comme on en voit peu souvent sur grand écran. Plus qu’originale, Juno étonne de bout en bout du métrage grâce à une écriture littéralement parfaite et une répartie hilarante. Un timbre de voix presque sombre, un ton ironique et cassant pour tout son entourage, une sorte de vulgarité adorable de naïveté qui contraste totalement avec le milieu qu’elle fréquente, et qui a une vision bien spécifique de son lycée même s’il se garde bien de faire de longues tirades sur la difficulté de la vie là-bas. Mais le film prend le pari de n’abandonner aucune piste, ne sautant aucune étape dans la vie de Juno qui tombe donc enceinte et qui ne sait pas quoi faire, vannée par sa meilleure amie purement stéréotypée (la belle un peu conne qui meurt d’envie de se faire un professeur d’histoire – comme toutes les pom-pom girls aujourd’hui) et repoussant pourtant sans cesse les avances d’un Bleeker touchant. Jamais totalement ensembles depuis qu’ils ont couché ensemble, ce faux couple se perd petit à petit, Juno ne se rendant pas compte de l’intérêt que porte Bleeker pour elle, et le vannant à chaque fois qu’il tente de lui dire qu’il veut rester avec elle dans cette étape. Les deux n’arrivent pas à se cerner, et Juno ne se rend même pas compte du mal qu’elle lui inflige au quotidien, se réveillant au moment où il tente de se sortir de là et d’inviter une autre fille au bal de fin d’année. Oubliant toute pseudo-polémique dès le début du film (Juno veut garder le bébé, ça vous pose un problème ?) et abordant le tout avec un très grand réalisme (que ce soit dans les scènes de sexe ou les engueulades quotidiennes du personnage), notre héroïne est donc vue au quotidien, exposant parfois certaines de ses pensées en voix-off très crue (elle imagine sans cesse les coureurs de son lycée nus) et des répliques immédiatement cultes (« Non, c’est Morgan Freeman. Vous avez des os à collecter ? » ou encore « Vous auriez dû aller en Chine, là-bas ils distribuent les bébés comme des iPod »). Le tout ne perdant pas de vue la grossesse de notre héroïne (partagée en différentes saisons) et surtout la famille d’accueil choisie pour son bébé.
Encore plus que dans la première partie qui n’est juste qu’un point de départ au métrage (que faire dans ces cas-là ?), l’intervention de ce couple apparemment heureux et mais qui cache des secrets bien plus lourds permet de mettre en relation les deux situations familiales du métrage et d’apporter une touche très éloignée des clichés du genre. Avec une femme maniaque qui veut à tout prix faire bonne impression car elle ne veut pas être abandonné au dernier moment, et un mari qui vit dans son adolescence en jouant de la guitare tout en obéissant au doigt et à l’œil aux volontés de sa femme, ce couple apparaît clairement comme quelque chose de différent et d’unique au sein d’un long-métrage. Tout aussi pudique que le reste, Reitman aborde même la question de l’amour (et de la fascination) entre la jeune Juno et le mari Mark, les deux se rapprochant sans s’en rendre compte l’un de l’autre. On craint qu’il se passe quelque chose pour l’héroïne, mais plus parce qu’on a envie de la voir avec Bleeker que parce qu’il s’agit d’une mineure avec un trentenaire véritablement amoureux d’elle (« Tu n’es qu’une adolescente » est déclencheur). C’est aussi un moyen de mettre en exergue les problèmes de ce couple où la femme s’oblige à être prêt pour avoir un enfant, et où le mari recule et n’assume pas du tout son rôle de père. Geek devant l’éternel et fan de Herschell Gordon Lewis, il est immature et ne veut pas changer pour autant. En opposition, la famille de Juno est tout ce qu’il y a de plus respectueuse de la réalité, ne se prenant pas du tout la tête avec les éternels conflits avec la belle-mère (une femme étonnante au demeurant) ou l’éloignement avec un père légèrement à côté de la plaque mais très attendrissant. Les deux sont en tout cas parfaitement compréhensibles, cernant le problème de leur fille et ne perdant pas de temps à la punir pour ce qu’elle a fait. Ils veulent préparer cet événement avec la plus grande attention possible, offrant une vision de la famille aussi simple que réaliste, comme l’ensemble des personnages le sont au niveau du métrage. Il y a définitivement un talent d’écriture chez Diablo Cody qui nous offre un film sans cesse étonnant et qui ne s’enfonce jamais dans des portes déjà ouvertes. Ce serait finalement le second modèle de « teen-movie » à prendre pour des années à venir après SUPERBAD qui était porté sur les garçons et le sexe. Ici, c’est en quelque sorte l’adolescence féminine et la maternité prématurée.
Mais le film est aussi une œuvre aussi sensible que touchante, véritablement transposé à l’écran par le talent monstre de ce cher Jason Reitman qui mérite tous les éloges du monde. Il transforme une simple réalité en quelque chose de particulièrement poétique, s’attardant parfois sur des détails amusants ou sur des scènes plus que émouvantes, faisant la part belle entre les émotions et l’humour constant de tout le métrage. En résulte un film qui fait beaucoup de bien grâce à toutes ces petites touches : une belle-mère qui collectionne tout sur les chiens alors qu’elle n’en a pas, un Bleeker mangeant constamment des tic-tac et qui explose les records du lycée en matière de course avant d’aller rendre visite à Juno, une mère encore trahie au dernier moment qui reçoit l’un des mots les plus émouvants jamais écrit, une réceptionniste de clinique obsédée sexuelle qui propose des préservatifs qui sentent la tarte, une petite pique sur les « freaks » des lycées qui attirent toujours les plus beaux par leur complexité, et même un gérant de superette à l’accent incompréhensible qui vanne notre héroïne dès le début du film. Le tout bercé dans une ambiance musicale de toute beauté étant donné que la bande-originale est exceptionnelle, supervisée par Kimya Dawson et ses airs de guitare entraînants, et laissant place à un dernier plan-séquence à pleurer de joie sur la reprise de ANYONE ELSE BUT YOU par Paulie et Juno. Une des scènes qui reste gravée dans la mémoire du spectateur car elle est à la fois très simple mais résume parfaitement la quête de Juno qui n’était pas d’accoucher mais de trouver quelqu’un qui puisse enfin s’occuper d’elle. Et il était sous son nez depuis le début. C’est simple mais qu’est ce que c’est touchant.
Apparemment nouvelle coqueluche de Hollywood (qui est même appelé « Juno » quand ses nouveaux projets sont annoncés), Ellen Page est enfin reconnu à la hauteur de son talent de toujours. Faisant toujours des choix décalés qui lui ressemblent (même si elle est totalement sous-exploitée en Kitty dans X-MEN 3) et des défis aussi bien physiques que moraux, elle est absolument resplendissante en jeune ado enceinte jusqu’au bout des ongles, nous faisant vivre 1h30 de folie attachante puisque le personnage de Juno est profondément proche du spectateur de tout âge. Tout simplement son meilleur rôle qui vient juste après la claque HARD CANDY où elle utilisait cette même candeur pour des desseins différents. Sans oublier sa participation à la série REGENESIS et l’inédit MOUTH TO MOUTH, véritable choc où elle est définitivement flippante. L’Oscar lui reviendra de droit d’ici quelques années en vu du nombre de projets exaltants auxquels elle est attachée. Face à elle, Michael Cera nous ressort son grand rôle de benêt un peu ressemblant à ses hilarantes performances dans ARRESTED DEVELOPMENT et SUPERBAD, mais ici avec un ton un peu plus grave et pessimiste au milieu du film, totalement abandonné et énervé contre une Juno qui ne voit pas le mal qu’elle lui inflige au quotidien (« - J’ai encore ta culotte. – J’ai encore ta virginité » par exemple). J’adore définitivement ce jeune acteur plus que prometteur, déjà confirmé et en partance pour devenir un grand lui aussi. Deux talents auxquels vient s’ajouter Olivia Thirlby qui commence à être révélé au grand public avec SI J’ETAITS TOI de Vincent Perez. Un petit bout de femme amusante et outrageante dans toutes ses apparitions, en meilleure amie tout aussi décalée et fun que Juno. Le reste est une succession de petits bonheurs. D’abord parce que les vétérans J.K. Simmons (Jameson dans SPIDER-MAN mais aussi le boss autoritaire dans THANK YOU FOR SMOKING) et Allison Janney (HAIRSPRAY) obtiennent des rôles réellement à la hauteur de leurs talents. Mais aussi parce que, même si on attendait beaucoup du génial Jason Bateman (ARRESTED DEVELOPMENT, THE EX, THE KINGDOM), c’est avant tout Jennifer Garner qui étonne avec une classe et une sobriété déstabilisantes en vue de ses prestations risibles dans ALIAS, 30 ANS SINON RIEN et ELEKTRA. Elle se fait définitivement une seconde carrière étonnante avec le très bon CATCH & RELEASE (qui restait très classique cependant) et surtout THE KINGDOM où elle s’en prenait plein la tronche dans la dernière séquence. Sans oublier trois petits rôles/caméos plutôt amusants de Rainn Wilson (THE OFFICE) en gérant de superette, Emily Perkins (la trilogie GINGER SNAPS) en réceptionniste décalée et Cameron Bright (le fils dans THANK YOU FOR SMOKING) en « nerd » de service.
JUNO est donc définitivement un énorme coup de cœur de ma part, que je serai prêt à défendre comme j’ai été enchanté à la même époque par le génial STRANGER THAN FICTION l’année dernière. Un film beau, simple, réaliste et efficace, qui nous parle sans aucun tabou et sans aucune gêne d’un événement incroyable dans la vie d’une adolescente déjà bien barrée. En route pour les Oscars et tout un tas d’autres récompenses, cet « outsider » mérite plus qu’un simple coup d’œil. Il suffit de le voir pour l’adhérer totalement. Et ce genre de film est très rare aujourd’hui. C’est pour ça que je lui mets une note ultime, car c’est un morceau de cinéma dont je ne me lasserais jamais.
Note : 10/10
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